Bandonéons, Instrument qui a ralentis le rythme du Canyengue
Tango Canyengue Montréal
Bandonéons, Instrument qui a ralentis le rythme du Canyengue
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LE TANGO: SA FORME DANSÉE

Bien des aspects de cette danse mériteraient qu'on s'y attarde. L'art de la marche… une pensée triste qui se danse… l'expression verticale d'un désir horizontal, les raccourcis sont variés pour essayer de décrire l'essence même de cette danse de couple. Synonyme pour beaucoup de raffinement, de passion et de sensualité, de talons hauts et jupes fendues.

Or, le tango n'a pas toujours été tel qu'on le connaît ou l'imagine aujourd'hui, la manière de danser, la conception de la danse, a beaucoup évolué depuis ses origines. C'est donc un peu à un retour aux sources que je veux vous convier maintenant.

Les origines (quand, quoi, où, qui et comment ):

Avant d'être musique, littérature ou poésie, le tango est d'abord une danse qui apparaît à Buenos Aires aux alentours des années 1870-1880. La ville compte un peu plus de 200 000 habitants, pour moitié d'origine étrangère – immigrants venus surtout du nord de l'Espagne et du sud de l'Italie, mais également d'Europe centrale, de Russie...

Des immigrants qui s'entassent dans les faubourgs de la capitale. Une population pauvre, essentiellement masculine. Des hommes jeunes, seuls - soldats, marins, travailleurs des abattoirs ou vagabonds - des « compadritos » aussi comme on les appelle, c'est-à-dire des petits « compadres », en référence à ces « truands » parés d'un certain prestige qui règlent leur compte à coups de couteaux et qui règnent sur ce monde vivant en marge aussi bien de la ville que de la société. Ces hommes sans ressources n'ont guère pour se distraire que les « casas », c'est-à-dire littéralement les « maisons », dénomination pudique des bordels qui fleurissent à la périphérie de Bs As. Car l'Argentine est connue à l'époque pour être le pôle d'attraction d'un vaste trafic de « blanches », de prostituées. Et c'est donc dans ces maisons closes que vont s'esquisser les premiers pas de tango.

Des pas influencés par les trois grandes danses pratiquées à l'époque à Bs As:Le candombé, la danse des esclaves noirs, qui n'est pas une danse de couple, et se caractérise par des mouvements impétueux et très rythmés. Il faut savoir qu'au milieu du 19ème siècle, les noirs comptent pour ¼ de la population.

La milonga, d'origine criolla, c'est-à-dire des populations indigènes de l'Argentine, très dansée dans les milieux populaires à la fin du 19è siècle

Et la habanera d'origine cubaine, également très prisée en Espagne, qui avec la polka, va apporter l'influence hispano-européenne.

Certains éléments attestent de la naissance d'une nouvelle danse appelée tango, vers 1877. A cette époque, les « compadritos » se mettent à parodier les mouvements syncopés des danseurs noirs de candombé ; en copiant les noirs et en introduisant ces mouvements pleins d'énergie d'origine africaine dans une danse de couple, la milonga, ils créent ce que l'on appellera le tango. L'apport le plus caractéristique est sûrement l'introduction des « cortes » et « quebradas ». Les « quebradas » ne sont alors guère plus que des contorsions aboutissant à des positions très cambrées de la femme. Quant aux « cortes », ce sont des pauses, des interruptions du mouvement dans la danse à deux.

Voilà donc le tango des origines : pas de mouvements standard évidemment, mais plutôt des pas inventés par l'un ou l'autre de ces danseurs, pour briller devant les autres hommes ou en imposer aux filles des lupanars. N'imaginez pas non plus le tango fluide, sensuel et élégant d'aujourd'hui, n'oubliez pas que les premiers danseurs parodient les gestes dégingandés des noirs et les positions indécentes qui sont l'apanage des premiers lieux de danse : les prostituées n'ont pas peur d'être enlacées de près, on danse donc ventre contre ventre et cuisse contre cuisse. A cette époque, les hommes sont obligés de danser soit avec des prostituées soit entre eux, car aucune jeune fille qui se respecte ne voudrait ou ne pourrait danser le tango.

Il faut plusieurs années pour que le tango sorte de ces lieux mal famés et apparaissent aussi dans les cours des « conventillos », ces baraquements sordides et insalubres où vivent et s'entassent les immigrants. Car même s'ils sont pauvres, ils n'appartiennent pas au monde des petits malfrats et autres truands qu'ils côtoient dans les maisons closes et ils ne veulent pas mêler leur famille à cette danse des bas fonds. Pourtant, peu à peu, les jours de fête et les dimanches, lorsque sont célébrés mariages ou naissances, on finit également par danser du tango dans les cours intérieures de ces logements populaires.

Dans les toutes premières années du 20ème siècle, le tango s'impose véritablement dans les classes populaires de Bs As, on l'entend sur les scènes de théâtre/cabaret et dans les comédies musicales, mais l'élite de la société l'associe toujours aux milieux de mauvaise réputation les plus pauvres et continue de considérer le tango comme une danse dépravée.

Pour mieux comprendre le rejet opposé par la société d'alors au tango, il faut un peu se remettre dans le contexte de l'époque. Au début du 19ème siècle, le principal type de danse est la contredanse où l'homme et la femme se tiennent à distance face à face ; au mieux seules les mains se touchent. La valse viennoise est la première danse où le couple se rapproche au milieu du siècle. Et elle suscite alors les foudres de la morale chrétienne, car non seulement elle rapproche, mais elle grise, elle enivre ! Que dire alors du tango de cette fin du 19ème siècle où les visages sont collés l'un à l'autre, où les poitrines se touchent et où la jambe du danseur envahit l'espace entre les jambes de la femme !

Certains mouvements ont en effet une nette connotation sexuelle, par exemple le « corte », ce moment de pause dans la danse qui évoque l'osmose, la fusion des deux corps ou encore le gancho, qui oblige la femme à toucher la cuisse de l'homme avec sa jambe. La « quebrada », cette position cambrée de la femme, fait également partie des mouvements que la morale de l'époque juge indécents.

La bonne société de Bs As rejette donc cette danse. Naturellement, çà n'empêche pas les fils de bonne famille, lorsqu'ils vont s'encanailler dans les faubourgs, de montrer eux aussi leurs talents de danseurs. Et c'est grâce à eux que le tango connaîtra par la suite un extraordinaire succès dans le monde entier.

Le passage en Europe et l'acceptation sociale

Au tournant du 20ème siècle, l'Argentine connaît un développement économique et commercial considérable. En 1906, la population est passée à 1,5 million d'habitants. C'est un pays riche et les classes sociales les plus aisées envoient leurs fils en Europe, et surtout à Paris. Grâce à eux, le tango franchit l'Atlantique au début du siècle et très rapidement, la noblesse parisienne se prend d'une passion indescriptible pour le tango que lui enseignent ces riches Argentins. Un tango « décent », évidemment, épuré de toutes les figures jugées obscènes qui auraient par trop rappelé ses origines.

La vague tango déferle sur la capitale française, elle conduit les hommes comme les femmes à s'habiller autrement, dans des vêtements moins rigides et plus pratiques pour danser. Les corsets se font plus petits, les chapeaux plus stables, les plumes et aigrettes qui pourraient gêner le partenaire se raréfient. Un jour un fabricant de tissu parisien qui n'arrive pas à se débarrasser d'un lot de couleur orange a la bonne idée de le proposer à ses clientes sous la désignation « orange tango ». Le lot est vendu en un rien de temps ! Toute la gamme de couleurs du jaune au orange est alors associée au tango. Même un dessert à base de banane fait son apparition dans les menus parisiens sous l'appellation « banane tango ».

Aux alentours de 1913, Paris vit au rythme des « thés-tango », des « champagnes-tango », des « soupers-tango », des « matinées-tango », des « expositions-tango », des « conférences-tango » et j'en passe…

De Paris, le tango argentin s'impose dans de nombreuses villes d'Europe et du monde entier, de Londres jusqu'à la Russie. Là il évoluera aussi vers un autre tango, le tango français, européen, le tango standard. Mais le tango argentin, après ce crochet par les salons de réception européens, revient aussi dans son pays d'origine. La bonne société de Bs As ne peut désormais plus fermer ses portes à une danse qui a été essayée et approuvée par ces Européens qu'elle admire tant.

Dans les années 20, les cafés, théâtres, dancings où l'on écoute et danse le tango fourmillent à Bs As. Les orchestres les plus appréciés se produisent dans les cabarets, des établissements copiés sur ceux de Paris, au nom évocateur de Folies bergères, Montmartre ou Le petit parisien, où les classes moyennes peuvent enfin venir dîner et danser le tango dans un cadre convenable.

Contrairement à Paris où les danseurs et danseuses provenaient exclusivement de la bonne société, les cabarets sont un lieu de brassage social où les hommes de la bonne société, les riches propriétaires dansent aussi avec des jeunes filles d'origine pauvre. Leurs talents de danseuse en font les reines des cabarets. C'est le mythe de la « milonguita » décrit dans bien des tangos, la jeune fille pauvre que l'on paie pour danser et qui, grisée de champagne, de fourrure et de bijoux, rêve de trouver un homme riche qui la sortira à jamais de son « conventillo ».

Dans ces cabarets, le tango devient donc respectable, mais on s'en méfie encore. On raconte que certains établissements, pour assurer leur bonne réputation, affichent à l'entrée un panneau interdisant les « cortes » et « quebradas ». Les jeunes filles ne s'y rendent d'ailleurs que sous la surveillance de leur mère. Une anecdote illustre bien les sentiments qu'inspire encore le tango. Maria Cieri, l'une des grandes figures du tango traditionnel de Bs As avec son mari Rodolfo, raconte ainsi sa rencontre avec son futur mari :

« Presque à la fin du bal, j'ai dansé avec lui. Mais je lui ai dit : « attention, hein ! à moi, tu ne me fais pas faire plein de choses ». Rodolfo a toujours été un danseur qui faisait beaucoup de pas, de figures… Mais moi, j'avais quatorze ans et j'étais une jeune fille sage. Et le jour de cette première danse avec Rodolfo, je me suis dit : « S'il me fait faire un boleo ou un gancho, je lui donne un coup parce qu'à cette époque, c'était comme une insolence, une agression. Les mères ne le permettaient pas, toutes les filles venaient avec leur mère. S'il y en avait un qui te faisait un pas, disons plus « sexuel », tu ne dansais plus avec lui. »

L'évolution du style

De sa naissance au début du 20ème siècle, le tango dansé évolue : les corps prennent plus de distance, on danse tête contre tête, peut-être pour mieux voir ce qui se passent en bas, car les danseurs accordent plus d'attention aux figures que dessinent les pieds, tels les « ochos » (pas où les pieds de la femme dessinent un « huit » sur le sol). C'est l'époque de ce que l'on désignera sous le nom de tango Canyengue.

Des années 20 jusque dans les années 40, on commence à donner plus d'importance au style et à l'élégance. Les corps se redressent. « El cachafaz » l'un des plus célèbres danseurs de l'histoire est l'un des premiers à danser le buste totalement droit. Un style que l'on appelle le « tango de salon ». L'influence européenne, la volonté de danser avec raffinement, ont modifié l'attitude des danseurs.

Après la dépression économique des années 30, le tango connaît à Bs As sa deuxième heure de gloire dans les années 40. Les lieux de danse se multiplient et ne désemplissent pas. Les journaux recensent des pages entières d'endroits où aller danser. Les tangueros suivent leur orchestre préféré d'un lieu à l'autre au cours d'une même soirée. Tous les quartiers de la ville ont leur « Club social ou sportif », lieux de rencontre en famille et avec les amis qui se transforment en salle de danse. Juan Carlos Copes, peut-être le danseur et le chorégraphe le plus connu de l'histoire du tango argentin, a décrit les codes de conduite qu'il fallait respecter dans son « Club » à la fin des années 40 : il raconte ainsi que la piste de danse était séparée en deux parties, la partie « capitale », avec les jeunes filles venant de la capitale, et la partie « province », avec celles venant de la province. Les danseurs eux étaient au milieu et les débutants devaient y respecter un rituel non écrit, mais implacable : un numéro de 1 à 50 était attribué aux filles de la province, un numéro de 50 à 100 à celles de la capitale. Il précise aussi que celles de la capitale étaient les plus jolies, mais qu'elles étaient accompagnées de leur mère, tandis que celles de la province venaient seules, sans protection. Mais les débutants devaient commencer par danser avec la n°1 et ainsi de suite et les « milongueros », les habitués, regardaient, jaugeaient et approuvaient ou non les débutants. C'est à ce prix que se gagnait une réputation de bon danseur !

Plusieurs décennies plus tard, dans les années 80, le tango monte sur scène et pour mieux se faire admirer, cette danse populaire de bal, introvertie, rapprochée, tournée vers l'intérieur du couple, se modifie encore. Le tango de show, de spectacle s'est fait plus ostentatoire, plus dramatique, plus acrobatique aussi, pour pouvoir être vu de loin, du public. Une approche complètement différente de la manière traditionnelle de danser dans les bals.

Ne vous attendez donc pas ce soir à des sauts et grands écarts sur la piste, car ce qu'illustreront en toute modestie, plus tard dans la soirée, les tangueros du Luxembourg et des environs, c'est bien évidemment le tango intimiste des salons et des bals traditionnels de Bs As.




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